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Int.|Livre : X.Boissel, Sommeil de Cendres

Dernière mise à jour : il y a 3 jours

XAVIER BOISSEL,

Un premier essai très remarqué en 2012, Paris est un leurre chez Inculte,

Un premier roman, Autopsie des ombres en 2013, Prix SGDL,

Un roman d’anticipation, Rivières de la nuit, en septembre 2014,

Un polar très « hard-boiled », Avant l’aube en octobre 2017 chez 10/18,

Un nouveau polar à la narration et au genre littéraire concentré, où le cru, la poésie et l’humour s’autorisent à coexister sans contrefaçon dans la pure tradition du roman noir.

ALRH : Xavier Boissel, vous venez de publier chez 10/18 votre dernier roman, Sommeil de Cendres, dont le récit s’articule autour de trois personnages, au passé bien chargé, comme on dit (Müll, un homme de la pègre acoquiné au SAC, l’officine trouble du général de Gaulle, Éperlan, un flic, vétéran de la guerre de Corée, Alexia Zorn, une jeune femme militante, ténébreuse et émancipée) aux similitudes aussi vraisemblables que contradictoires, dans leur propre potentialité introspective, tantôt profonde et organique, tantôt froide et méthodique.

L'action se passe dans une ère avec un timing aussi concentré que le récit, les années 70, ambiancées par des crises et conspirations intérieures au sein d'une France à deux visages, dont l’un a des relents excavés de partis extrémistes d'un genre plutôt méphitique.

La météo semble un élément redondant dans ce roman... Vous en parlez au début, au milieu et à la fin... Quand on parle de la pluie et du beau temps, en principe c'est que l'on n’a pas grand chose à dire... N'est-ce pas un peu banal de commencer un roman avec un bulletin météorologique ?


Xavier Boissel : Dans ses Dix règles d'écriture Elmore Leonard recommande de ne jamais commencer un livre par des considérations météorologiques… Je suis un admirateur inconditionnel d’Elmore Leonard et je prends très au sérieux ses conseils. Mais là, je me suis dit qu’il fallait que je prenne le contre-pied de cette recommandation. J’adore Leonard, mais ces règles ne sont pas les Tables de la Loi. Ça m’amusait de le contredire. Et par ailleurs, avec cet incipit, il y a aussi un démarquage du début d’un des plus grands romans du XXe siècle : L’homme sans qualités de Robert Musil, qui décrit en termes très techniques l’arrivée d’une dépression venant de l’Atlantique sur l’Europe. Cet incipit était déjà teinté d’ironie. Je n’ai pas la prétention de me comparer à Musil, ce serait très présomptueux. Mais c’est dans ce sillage que j’ai cherché à m’inscrire, cette manière à la fois banale (quoi de plus trivial que la météo ?) et décalée de commencer un roman : une sorte d’ironie, mais au second degré, la dernière phrase du paragraphe d’ailleurs ne devant tromper personne, surtout le lecteur qui n’a même pas besoin d’être averti pour comprendre la tonalité de tout cela.


A. : Ce qui m'intrigue toujours dans les romans noirs, c'est le choix du titre…

Comment avez-vous trouvé celui-ci ?


X.B. : J’avais trouvé ce titre il y a des années pour un premier roman que j’avais écrit, il y a maintenant plus de 20 ans, un roman centré sur un personnage insomniaque. Les personnages dans ce roman ont aussi un sommeil troublé. Un sommeil en miettes. Et ce sommeil suppose le réveil, qui est un thème benjaminien que j’aime explorer. Par ailleurs, j’ai une dilection pour les titres suggestifs ou « poétiques », si l’on préfère. Ce n’est pas le cas de tous mes livres, mais j’essaye toujours de trouver un titre qui « résonne », parfois avec plusieurs sens, pour laisser aux lecteurs aussi sa part de rêve et d’émotion. Dans un premier temps, je voulais intituler ce roman Retour au noir, cela faisait sens avec le roman précédent ; mais je me suis aperçu que ce titre avait déjà été utilisé par Patrick Raynal pour une nouvelle publiée il y a très longtemps. Or dans le roman, il y a de nombreux passages sur les rêves d’Alexia, sur son sommeil perturbé. Donc cet ancien titre s’est imposé de lui-même.

A. : Le développement narratif de Sommeil de Cendres débute comme sur des échangeurs autoroutiers qui pourraient ne jamais s'entrelacer... Pourtant au fil de la lecture, le nœud impalpable qui se trame entre les trois principaux protagonistes devient le marqueur essentiel de leur propre destinée. Comment avez-vous réussi à tisser des liens entre des esprits si farouchement solitaires ?

X.B. : C’est une narration assez classique, avec trois récits entrecroisés. Ce sont des personnages qui ne sont pas censés se rencontrer dans la vraie vie. Des liens invisibles existent malgré tout entre eux. Le fait par exemple qu’ils sont hantés par le passé, surtout Alexia et Éperlan. Je suis beaucoup plus elliptique sur Müll, dont on devine qu’il a participé à la guerre d’Algérie, et donc à la basse besogne… Mais chaque personnage est effectivement rattrapé par son passé, auquel il n’échappe pas. C’est un roman noir, et dans un roman noir, il n’est de règle que personne n’échappe à sa destinée. Dans le roman noir, le héros, ou si l’on préfère l’antihéros est toujours prisonnier de son passé. Voyez par exemple Robert Mitchum dans le film de Jacques Tourneur, dont le titre français La Griffe du passé est plutôt bien trouvé. Je décris donc trois solitudes qui finiront par se retrouver. Ils finissent par le faire, comme dans une tragédie, car leurs destins sont indissolubles liés. C’est une tragédie, avec ses engrenages et sa mécanique implacable. Vous faites bien d’insister sur la description de l’échangeur de la porte de Bagnolet au début du roman, avec l’intrication de ses voies routières. On roule beaucoup dans ce roman et en effet, les routes sont autant d’allégories et de métaphores du destin.

A : Cela peut faire penser à l’univers de Wenders ou à celui de Lynch ?

X.B. : Oui. On pourrait songer au road movie. Les films de Wenders des années 70-80, comme Alice dans les villes ou Paris Texas, dans lesquels se déploie une mise en scène de l’errance. Quant à Lynch, je suppose que vous avez en tête Mulholland Drive ? A. : Oui. Beaucoup de films de Lynch en fait, comme Sailor & Lula, Lost Highway ou The Straight Story... Page après page, l’atmosphère du livre révèle une profonde et mortifère usure du réel où le désir et l'amour se trouvent sur les hautes cimes d'un relief inéluctablement fatal... Le bonheur n'existe pas ? Aimer c'est con ? Êtes-vous nihiliste ?

X.B. : Je ne suis pas sûr que le roman parle d’amour. Du désir certainement, de l’émotion sûrement. Et comme je viens de le dire, c’est un roman noir, donc il serait difficile d’y glisser une image du bonheur… Si celui-ci apparaît, c’est de manière très fugace. Ce serait une lueur, une toute piqûre d’épingle dans la noirceur… Mais ce n’est pas moi qui suis nihiliste, c’est l’époque qui l’est, ce début des années 70. 1974 est une année charnière, on constate une sorte de reflux de la contestation post-68, un essoufflement. Et puis le gaullisme, enfin si on préfère la version dégradée du gaullisme avec Pompidou, est à l’agonie. On va basculer dans autre chose avec Giscard, « la société libérale avancée ». Donc les personnages sont écrasés aussi par le poids de l’Histoire et aussi de leur histoire personnelle, Alexia avec son passage en Israël, Éperlan avec sa participation à la guerre de Corée. Le nihilisme est une question philosophique complexe ; Nietzsche a distingué le nihilisme passif du nihilisme actif. Si l’on devait parler de 2022, je dirais que c’est toute l’époque actuelle qui est nihiliste, dans son acception la plus commune. Personnellement, je ne pense pas être nihiliste, ni cynique. L’époque est nihiliste et la classe dominante est cynique. Je ne pense pas être ni l’un ni l’autre.

A. : Alexia Zorn arrive cependant à inverser les pôles affectifs de tout l’univers d’Éperlan… L’amour de même que la mort distanceraient-ils le temps ?

X.B. : Oui c’est exactement ça, elle arrive à inverser les polarités qu’elle traverse. Et cela a effectivement à voir avec le temps. La rencontre avec Éperlan, notamment la scène de l’hôtel où les deux personnages se retrouvent en pleine tempête, est une forme de suspension du temps. Une cristallisation, un moment suspendu avec ses cristaux de temps...

A. : Sommeil de Cendres est le prolongement d’Avant l’aube paru en 2017 - je précise que l’on peut très bien les lire de manière disjointe -, on y retrouve une mince trace en filigrane de l’inspecteur Marlin dont le souvenir est furtivement évoqué, alors que le personnage de Charlotte Saint-Aunix refait spontanément surface. Doit-on dans son retour voir plus qu’une simple histoire de grain de beauté ? Il faudrait aussi commencer par expliquer cette histoire de grain de beauté...


X.B. : Le grain de beauté, c’est le petit détail, le point de détail, le punctum dirait Barthes. Ce mot désigne en latin le petit trou occasionné par la pointe de l’aiguille. C’est aussi le point, le signe de ponctuation. Et encore l’instant, le tout petit espace de temps suspendu. C’est la petite lueur dont je parlais tout à l’heure. Et c’est ce qui va justement trouer le regardeur, venir faire une petite brèche dans la carapace du personnage d’Éperlan, qui a pris depuis la guerre de Corée la résolution de ne plus être ému. Le grain de beauté est une métonymie, il est la partie pour le tout pour dire la beauté renversante du personnage féminin, Alexia. C’est ce qui vient toucher Éperlan, le renverser, le bouleverser même. Et si on prend ce détail au sens temporel, c’est l’épiphanie - le mot est un peu lesté -, le temps suspendu avec la scène dans la chambre d’hôtel dont je viens de parler. C’est un temps troué, parce que c’est le temps du désir peut-être.

A. : Vos inspecteurs ont des patronymes de poissons d'eau de mer. Marlin, d’Avant l’aube était plutôt un gros poisson du type espadon. Éperlan en est un autre, plus petit celui-là (7 à 15 cm)... C'est quoi l'idée cachée derrière les poissons ?


X.B. : Très juste ! Le choix des noms propres des personnages dans mes romans n’est jamais fait au hasard. J’utilise en effet beaucoup de noms de poissons, ces métaphores zoologiques ont presque un statut d’allégorie. Par exemple, il m’est arrivé d’utiliser un nom de mammifère marin pour Autopsie des ombres, dont l’unique personnage s’appelait Narval. Le mammifère marin est un animal qui n’évolue pas dans l’univers biologique qui lui correspond. Il a des poumons, comme nous, il a besoin de l’eau et de l’air. Ce sont des êtres hybrides, de l’entre-deux, de la marge… Et dans mon précédent roman, le flic s’appelait Marlin, un espadon, comme vous venez de le dire, un poisson de haute mer, là encore, un poisson migrateur, un prédateur mais aussi une espèce menacée. Éperlan, c’est un petit poisson que l’on retrouve dans le sud-ouest, aussi bien le long du littoral aquitain que dans l’estuaire de la Gironde, qu’il lui arrive de remonter. J’aime bien cette idée qu’il soit à la fois dans l’eau douce et dans l’eau de mer. C’est donc encore un personnage de l’entre-deux. Et l’éperlan, on l’utilise pour faire une petite friture ! Arrosé avec un verre de Tariquet blanc, c’est proprement délicieux ! Julien Védrenne, du site K-Libre, a dit dans le fanzine La Tête en noir que le nom rappelait aussi le Épaulard de Manchette, le personnage le plus sympathique du commando Nada dans le roman Nada (Série Noire, 1973). Et l’on sait que l’épaulard est un cétacé, proche du marsouin (et comme le narval !). J’ai été ravi de ce rapprochement. Dans Avant l’aube, le sénateur véreux s’appelait Candiru. C’est un poisson qui évolue dans les eaux fluviales de l’Amazonie, un poisson à la fois nécrophage et parasite. Cela m’amusait beaucoup de donner ce nom à un sénateur. On trouve aussi Lançon dans les deux romans, un cadre important du SAC. Le lançon est le nom vernaculaire qui désigne ces petites anguilles de l’Atlantique Nord qui ont la particularité de s’enfouir dans le sable. D’une manière plus générale, il y a beaucoup de noms d’animaux dans tout ce que j’ai écrit. Pas seulement des poissons, mais aussi des oiseaux. Il y a tout un jeu dans le circuit onomastique. Pour autant, ce n’est pas un simple bestiaire, je ne me prends pas pour La Fontaine ou pour Daumier. C’est pour moi une façon de déployer la question animale, qui m’intéresse. C’est une question aujourd’hui brûlante.



A. : Que serait un bon polar sans de beaux gros flingues ?! Browning, fusil d'Assaut HK, Berretta 70 de calibre 7.65 mm, Colt 45, Smith & Wesson, pistolet mitrailleur Mat 49… et j'en passe, on se croirait par moment dans un film de William Friedkin.

D’où vous vient cette connaissance quasi reptilienne des gros calibres ?

X.B. : D’abord, nous sommes dans un roman policier et dans un roman policier, il y a des meurtres et des armes. C’est la loi du genre. Le roman policier, ce n’est pas la bibliothèque rose ! Les armes, ce sont les métonymies (encore une métonymie !) de la violence des rapports sociaux. Cela dit, je ne voudrais pas qu’il y ait un malentendu. Cela ne correspond pas chez moi à une quelconque fascination, à une posture viriliste et encore moins fétichiste. Ce sont des objets qui donnent la mort. Ce n’est pas anodin, un objet létal… Il faut donc en faire une description technique, j’aime puiser dans la documentation, mais je ne cherche pas à me limiter à cela. Je ne suis pas un technicien, je me considère plutôt comme un artisan. J’aime beaucoup la description. Il y a en fait toute une poétique de la description des armes à feu, une poétique de la balistique.

A. : Marlin « l’épatant » inspecteur d’Avant l’aube, Éperlan, et même Müll, l'assassin flegmatique qui pourtant souffre de troubles gastriques, aiment les bonnes tables franchouillardes et les vins de terroir… Ce côté rabelaisien cultivé par vos personnages est-il un moyen de relever par le goût, leur humanité, je pense particulièrement à Müll ?


X.B. :Ils partagent cela en commun, de fait. Ce n’est pas spécifiquement rabelaisien. C’est c’est surtout lié à mon sens à une époque, celle où on mangeait de manière copieuse, sans vraiment se poser de questions, comme aujourd’hui. Je suis heureux que vous évoquiez les problèmes gastriques du « méchant ». Il n’y a pas pas ici la volonté de le rendre plus « humain », mais plutôt d’introduire des ruptures de ton dans le roman, de le tirer par moment du côté comique, burlesque même. Ces douleurs gastriques de Müll, je les ai piquées au personnage de Thompson, chez Manchette, mais je me suis aperçu que c’était une reprise d’un personnage d’Howard Fast dans L’Assassin qui rendit son âme, et dans lequel le personnage s’appelle Breckner, nom que j’ai repris à mon tour pour désigner un autre personnage, un type des services secrets pourri jusqu'à la moelle. Bref, là aussi, comme pour les nombres propres, il s’agit de circulation, de quelque chose qui fonctionnerait en circuit ouvert, pas du tout un truc pour happy fews, mais disons un autre circuit, plus souterrain, une sorte de signe d’amitié cryptée.

A. : À l’instar du solo iconique de Miles Davis dans Ascenseur pour l'échafaud, la musique - tout comme le cigarillo et les single malts - , est l'élément impossible à soustraire de votre œuvre. L’inspecteur Éperlan est entiché de musique américaine. Il écoute « Les Nocturnes » de Georges Lang sur RTL, Johnny Cash et June Carter, Linda Ronstadt, Roy Orbison, les Everly Brothers…

Dois-je en déduire que pour écrire un bon roman noir, il faut un whisky de vingt ans, un crème, et accessoirement de la très bonne musique ?

X.B. : Éperlan écoute « Les Nocturnes » de Georges Lang, l’émission de RTL, qui existe encore, et grâce à laquelle j’ai fait une partie de mon éducation musicale (principalement la pop californienne et la country). Il écoute surtout cette musique, parce qu’il a été en contact avec des soldats américains durant la guerre de Corée. C’est un admirateur inconditionnel de l’Amérique, de sa culture musicale surtout, il écoute beaucoup de country, et un peu de pop, mais de la pop commerciale (Simon & Garfunkel), qui était très méprisée à cette époque là par les vrais amateurs de pop. Il n’est pas du tout de son époque. Vous remarquerez qu’il écoute spécifiquement une musique de Blanc, alors que le personnage de mon roman précédent, Marlin, écoutait du jazz, de la musique noire, car c’est cette musique là qu’il a découverte à la Libération, après sa blessure. Il ne faut jamais abstraire mes personnages du temps et de l’espace dans lesquels ils évoluent. Mais dans les deux cas, Marlin et Éperlan sont un peu à côté de leur époque, celle de l’avènement de la « pop music » et du triomphe d’une certaine jeunesse. Ils sont décalés, d’un autre monde si l’on préfère. C’est peut-être aussi lié au fait qu’ils sont tous les deux des anciens combattants, des hommes qui viennent de l’ailleurs de la guerre, des hommes combattus et battus, en fait, des perdants… Alors, oui, j’écris beaucoup en musique. Je pourrais faire une playlist de toutes les musiques qui ont accompagné l’écriture de mes livres. Pour Avant l’aube, j’écoutais beaucoup de jazz, un saxophoniste contemporain que j’aime bien comme Colin Stetson par exemple. Mais aussi beaucoup de musique contemporaine, de l’ambient notamment. Je me demande même si je ne devrais pas faire comme D.O.A. et insérer des playlists à la fin de mes romans ! Peut-être le ferai-je pour le prochain roman, puisque j’envisage d’écrire quelque chose qui se situerait cette fois-ci dans les années 80, explorant la part d’ombre, funeste et nauséabonde du Mitterrandisme, années où j’étais adolescent et où la musique à compté énormément et occupé une place centrale dans ma vie. L’écriture est d’abord pour moi quelque chose de musical et j’espère que cela s’entend dans le tempo des phrases. Hemingway disait qu’« un écrivain sans oreille est comme un boxeur sans main gauche ». C’est crucial. En boxe, la main gauche, c’est la main de la garde, c’est celle qui bloque, parade, attrape…Comme la main gauche du pianiste, celle qui s’occupe de la base rythmique et harmonique… Voyez par exemple Thelonious Monk, ou Nina Simone… Écrire, écouter, c’est pour moi la même chose…


LA PLAYLIST DE L'INSPECTEUR EPERLAN

Donald Byrd, "Cristo Redondor"